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    button7.gif   Lettre 18

      De la violence naturelle de l’alliance dans une chanson africaine : la femme sans tête.

      Le récit qui suit, nous l’avons enregistré dans un petit village congolais, Mayama en bord de Djoué (1) (2), situé à quelques 80 kilomètres au Nord Ouest de Brazaville la veille de la Pentecôte 1963. Une vingtaine de paysannes et de paysans appartenant à la chorale populaire de l’endroit s’étaient réunis devant leur chapelle couverte de chaume pour répéter les chants du lendemain. Ils revenaient tous de leurs plantations respectives. La plupart des femmes portaient un petit enfant dans le dos, dodelinant au rythme des balancements de leur mère qui, tout en chantant, leur donnaient parfois le sein pour les faire taire. La majorité des participants disposait d'un instrument de musique : hochets fait de coloquintes évidés contenant quelques graines séchées, obturées par un tampon d'herbes, vieilles boîtes de lait concentré Nestlé percées de petits trous, remplies de menus cailloux, coloquintes et boîtes servant de grelots, doubles cloches reliées par une anse qu'on trouve maintenant largement répandues dans les orchestres européens, crécelles confectionnées dans un morceau de bambou taillé en dents de scie, tam tam de grandeurs diverses, trompes enfin.

      Soudain ''ma Pauline’’ l'une des femmes du groupe, conteuse née, entame de sa voix vive et forte la première histoire. Le silence s'installe aussitôt dans l'assemblée, mêlé cependant des bruits de basse-cour des animaux circulant autour en liberté, poules, coq, cabris, gorets gris et noirs, chiens. Lorsqu'on arrive aux refrains chantés : "Hé, Maloundou..." le groupe entier d'une seule voix l'entonne, corps, bustes, bras et mains tanguant, pour s'arrêter net lorsque la conteuse reprend le fil du récitatif, mélodié par endroit :

      La cultivatrice qui perd la tête

        «Il était une fois un homme qui cherchait à se remarier bien qu'il eût déjà maintes et maintes fois divorcé. Quand il épousait quelqu'un, cela ne marchait jamais longtemps et finissait toujours par craquer ! Ce qu'il recherchait avant tout c'était une femme qui fût un bourreau de travail ! A force de se répéter sans arrêt qu'il lui fallait à tout prix trouver celle qui lui manquait tant, il finit par en dénicher une paraissant correspondre à son idéal féminin. Dès qu'il l'eût trouvé, l'oiseau rare le rassura aussitôt en lui confiant qu'elle avait toutes les qualités requises et qu'il ne fallait surtout pas qu'il se fasse le moindre souci puisqu'il allait pouvoir vérifier par lui­ même ce dont elle était capable.

        Le mariage une fois conclu, le couple vint habiter au village du mari où la femme s'y présenta sous les dehors d'une paysanne hors du commun, affirmant qu'elle disposait d'aptitudes exceptionnelles surpassant même ce qu'on pouvait se rappeler de mémoire de villageois. A son mari extasié, elle fournit une idée de l'étendue du champ qu'elle comptait bien cultiver. Pour vous en donner une petite idée, çà pouvait faire comme d'ici Mayama à Lukuangu (.Sans être très grande, la distance ici évoquée est à la fois démesurée autant que risible pour une plantation du pays). Elle le pria de lui trouver alors au plus vite le terrain de ses futurs exploits. L'homme lui répondit que ce n'était pas un problème et qu'il était en mesure de lui fournir aussitôt ce qu'elle demandait.

        Tout étant bien arrêté entre eux, dès le matin suivant, cette femme mit houe et provisions de la journée dans la panière, puis partit derechef aux champs, accompagnée du mari. Comme il y avait bonne distance entre le village et le terrain à défricher, ils marchèrent assez longtemps avant d'arriver à destination d'où ce dernier revint, aussitôt après avoir indiqué à sa femme satisfaite les limites de la plantation.

        Avant de se mettre au travail. l'épouse accomplit un rituel magique composé d'incantations et d'opérations. La technique consistait à se désarticuler en douceur et à détacher ainsi du corps, par petites secousses, tête, bras et mains pour leur substituer, une fois ceux-ci déboîtés aux jointures, des membres magiques, une tête, des bras et des mains magiques capables d'exécuter au commandement un travail performant. En fin de journée, la tâche accomplie, la femme récupérait les parties décollées de son corps, non sans avoir préalablement déposé puis caché avec soin leurs homologues magiques. Le nom de l'esprit instigateur de la force de travail dont elle profitait ainsi était "Maloundou". Une fois prête, elle attaqua aussitôt l'ouvrage en chantant et en invoquant constamment l'esprit Maloundou selon le refrain :

          "Hé, Maloundou sait travailler

          Ya ki hélélé

          Hé Maloundou travaille bien, hé

          Hé Maloundou prend la houe.

          Maloundou, travaille, travaille,

          Puisque tu sais si bien travailler, héhé !»

        Ces invocations réitérées produisaient un travail soutenu, effectué à un rythme très régulier, témoignant d'une endurance peu ordinaire. Le soir venu, fatiguée, la femme retrouva l'endroit de son rituel matinal, enleva tête, bras et mains magiques pour les remplacer par ses membres propres et réels, puis reprit le chemin du village. En passant par la rivière, elle y prit un bain, y fit sa toilette avant de poursuivre sa route. Son mari l'attendait tout heureux à la maison où il avait même préparé le repas du soir. Après le souper ils causèrent un peu et se mirent au lit.

        Le jour suivant, comme la veille, la femme repartit aux champs pour y accomplir les mêmes actes et le même rituel. Il faut souligner que, pendant ce temps là, ce fut le mari qui s'occupa toujours du ménage, l'épouse quittant la maison dès l'aube pour n'y rentrer qu'à la nuit. Mais une autre femme du village, curieuse et plus matinale encore que la nouvelle arrivée, se rendit secrètement au champ de cette dernière pour savoir ce qu'elle avait déjà fait. Devant l'étendue de la plantation, fort surprise, elle poussa un cri : «Ah tata, comment est-ce possible de réaliser pareil travail !» Soupçonnant alors que l'autre avait un secret, sans quoi il lui paraissait impossible de venir à bout, seule, d'un tel ouvrage, elle décida d'aller observer discrètement sur place, comment opérait la nouvelle venue qui d'ailleurs ne tarda guère à arriver, puis à accomplir son rituel comme les jours précédents. La femme qui observait le manège en cachette vit que l'autre enlevait sa tête et la remplaçait par une tête d'antilope (C'est l'esprit Maloundou manifesté sous cette forme animalière), puis ses bras et ses mains pour les remplacer par des substituts magiques et qu'elle se mettait ensuite au travail en chantant:

          «Hé, Maloundou sait travailler

          Hé Maloundou travaille bien,

          Ouo, ouo, ouo, ouo,

          Hé yahé Maloundou prend la houe !

          Ouo,ouo,ouo,ouo,

          Maloundou, travaille, travaille !

          Puisque tu sais si bien travailler, hé, hé !»

        Ayant tout vu de la scène, l'autre paysanne s'approcha sans bruit par derrière, s'empara de la propre tête de la femme en train de travailler, en enduisit copieusement de piment le côté à recoller, la remit exactement à la place où l'avait laissée sa propriétaire.

        En fin de journée l'épouse laborieuse se mit à faire ses préparatifs pour retourner au village. Comme toujours elle répéta son rituel de recouvrement des parties du corps déposées, mais à peine avait-elle achevé de remettre ses bras et ses mains en place que, passant à la tête d'antilope dont elle venait de se défaire et voulant remettre à nouveau sa propre tête, elle poussa un cri : «Ah, tata, que m'arrive-­t-il  ? Voilà que ma tête ne veut plus se réajuster ! Mais qu'arrive-t-il à ma pauvre tête  ? Hé toi, tête que d'habitude je laisse là pour te reprendre en fin de journée, pourquoi maintenant ce refus  ?» Et sa tête de lui répondre : "Je ne veux pas me remettre en place aujourd'hui parce que tu m'as joué un tour et que tu m'as mis du piment !" La malheureuse en détresse gémissait, exprimant ainsi ses lamentations: «Ah mama, que vais-je faire maintenant  ? Ah yayé, je suis perdue !»

        Sa tête alors lui échappa et s'enfuit sans qu'elle parvienne à la rattraper. Elle finit donc par se résoudre à accepter le triste sort qui l'attendait en se disant qu'il ne lui restait plus qu'à mourir. Elle prit donc ses affaires, se recouvrit entièrement d'un pagne et, arrivée au village, rejoignit directement son lit où elle se coucha en prenant soin de bien cacher sa tête d'emprunt. Le mari comprit rapidement que quelque chose n'allait pas. Il rejoignit son épouse dans la chambre afin de savoir ce qui lui était arrivé. Lorsqu'il tenta d'enlever le voile recouvrant la tête de sa femme, elle se mit immédiatement à pousser des cris, le suppliant de la laisser tranquille.

        La situation devenait fort embarrassante pour cet homme qui en informa les voisins. Tous entrèrent, insistant auprès de la femme pour qu'elle ôte le pagne recouvrant sa tête. Mais chaque fois ce ne furent que cris éperdus et avertissements solennels que si on le lui retirait, c'en était fini : elle mourrait!

        Ne pouvant en supporter davantage, le mari chargea deux jeunes gens d'aller porter un message à la famille maternelle de son épouse pour l'informer au plus vite de ce qui était en train de se passer. Les deux émissaires, sans prendre le temps de s'asseoir une minute, avertirent donc la famille qui, aussitôt dans un branle-bas général, se mit en route. Pendant ce temps. au village, on découvre le pot aux. roses en apprenant que la femme en question n'était aucunement malade mais qu'eIle avait fait des choses dont elle payait les conséquences en ayant une autre tête que la sienne. Tout le monde quitta cette maison, en y abandonnant la femme, puis l'on y apposa les scellés.

        Quel ne fut pas l'étonnement des parents lorsqu'ils arrivèrent au village, de voir que les habitants y vaquaient à leurs occupations habituelles, comme si de rien n'était. Ils se demandèrent alors s'il s'agissait vraiment d'un cas grave. Voulant se précipiter à leur tour dans la maison du gendre où la malheureuse était enfermée, le mari leur interdit d'y pénétrer, les invitant à attendre sous le manguier (C'est sous le grand manguier du village qu'habituellement le chef règle les litiges en se référant au droit coutumier oralement transmis dont relève cette affaire de famille) jusqu'à ce que tous les gens du village se soient rassemblés pour assister à son ouverture, ce qui fut scrupuleusement respecté.

        Le moment venu on sortit la patiente qui fut rendue à sa famille avec ces mots du mari : «Voilà votre fille ! Il paraît que c'est de cette façon qu'il faut travailler ! Ce qui arrive n'est que la conséquence de ses actes. Rendez-moi seulement la dot. cette femme n'étant plus mienne !» Les parents remmenèrent alors leur enfant. Nous n'avons aucun détail sur les modalités de remboursement de la dot ni sur le son de cette femme. Ainsi prend fin cette histoire ! »

      Ce récit, provenant de la tradition orale du paysannat soundi, témoigne à sa façon de la violence de l'alliance puisque l'union mise en scène s'inaugure sous les meilleurs auspices pour se terminer en catastrophe. l'épouse "perdant la tête" et l'homme abandonnant ses illusions en même temps que cette femme qu'il avait tant désirée. Ce qu'endure finalement la femme laborieuse prend la place de l'accident. des maladies physiques ou mentales, des désordres de comportement. de la folie meurtrière que les nombreux exemples des précédents chapitres nous ont habitué à repérer dans la vie quotidienne des familles qui vont ou viennent de célébrer un mariage, des fiançailles. En d'autres termes encore, un tel récit met en scène la métaphore d'une production d'effet parenté scandant un processus d'exogamisation qui. bien qu'entre deux campagnards habitant une province reculée d'un pays africain en voie de développement, s'écarte des traditions. Selon ces dernières, il est relativement peu courant qu'un homme choisisse personnellement sa femme en fonction d'un critère de rendement, comme s'il s'agissait d'embaucher une travailleuse d'usine ! C'est le plus souvent la famille (frères ou sœurs aînés, oncle le plus âgé, etc...) qui se charge de trouver l'âme sœur, selon ses propres critères obéissant habituellement à des règles matrimoniales plus ou moins strictes (3), (4).

      La façon dont l'histoire sanctionne un écart à la tradition, un pas vers le modernisme représenté par le libre choix de l'épouse par le mari et le critère de son élection peut être particulièrement bien mise en valeur dans une perspective cybernétique. On va prêter alors attention aux régulations en jeu dont la première et la plus simple à comprendre concerne le rapport de l'épouse à sa famille d'origine qu'elle commence par quitter pour y revenir, catastrophe aidant, selon le schéma connu:

         

      Il ne s'agit toutefois ici que d'un premier niveau de régulation concernant le rapport affectif qu'entretient presque naturellement tout individu à sa famille. Au plan de la communauté villageoise, l'arrivée de la femme étrangère est à considérer comme une perturbation majeure puisqu'elle amène dans ses bagages un nouveau procédé de culture, équivalent par ses performants résultats à ce qu'obtiennent les européens avec leurs techniques agricoles. Cette cultivatrice hors du commun met l'ordre ancestral en péril, ce qui permet de comprendre que le village d'accueil, si tranquille en apparence auparavant. n'en vienne à la chasser. Le processus d'éviction, tout à fait involontaire au niveau collectif. n'en demeure pas moins de grande efficacité autant que de totale impunité puisque la cultivatrice qui tend un piège à l'intruse ne sera jamais démasquée: inconsciemment elle agit pour le compte de son village qu'elle sauve ainsi du changement risquant de s'y introduire. Il est un autre niveau de régulation concernant ce qu'on pourrait appeler "purification symbolique". le recours à la magie à des fins d'intérêt personnel et de gain de productivité constituant un détournement ou une perversion méritant un correctif, une sanction. Le récit met encore en scène une confusion répréhensible des sexes. l'épouse travaillant comme un homme et le mari remplaçant sa femme au foyer. La fin permet un retour attendu à l'ordre social un instant bafoué du fait que la femme s'aliène au désir de l'homme dans lequel on la voit entrer sans prise de distance minimale puisqu'il s'agit d'une épouse telle que ce dernier en rêvait; la séparation des conjoints remet chacun à sa place, permettant à la femme notamment de se retrouver elle-même. Enfin. manifestement. la conteuse se moque d'un tel couple monogame singeant les manières de faire des européens libéraux qui s'unissent en fonction de leurs seules inclinations et fantasmes sans tenir grand compte des impératifs familiaux ou de règles abolies, rejetées par leurs révolutions successives..

    Le ménéticien (alias Elie Sorlin)     


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