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    button7.gif   Lettre 19

      La courgette interdite : approche de l’invariant


      Le second récit mi conté, mi chanté, enregistré dans les mêmes circonstances champêtres que le précédent, de par sa dramaticité et tout ce qu'il met en jeu, confine au mythe. Celui dont il semble le plus proche au point d'en paraître un écho, une transposition contemporaine, est le récit biblique du paradis perdu par une faute originelle, récit que nous analyserons en fin de chapitre. Le voici livré dans une traduction (*) aussi proche que possible de sa version originale en langue soundi :

      La courgette interdite

        “Il était une fois une femme qui n'avait eu que des garçons. Ils étaient neuf en tout et mangeaient, mangeaient à un point difficilement croyable ! Elle Ies laissait au village quand elle partait aux champs, mais habituellement avec le nécessaire pour se rassasier. Une fois cependant le repas du jour fut incomplet : il n'y avait que du manioc et rien de ce qui l'accompagne ordinairement (**). C'est pourquoi l'aîné ordonna à l'un de ses cadets d'aller cueillir la seule et unique courgette (***) qui se trouvait dans le jardin. Ce dernier lui répondit alors : “ Oh, grand frère, maman nous a interdit d'y toucher ! ”

        L'aîné insista et lui réitéra l'ordre d'y aller. Puis, exhortant ses frères, il leur dit que, si la mère venait à les gronder, ils devraient se révolter et se jeter sur elle. La courgette fût alors cueillie, préparée puis mangée.

        Le soir venu, à l'heure où les gens reviennent du travail, la mère rentra des champs. Jetant un coup d’œil dans le jardin, derrière la maison, à l'endroit où se trouvait la courgette en question, elle constata que son précieux légume n'y était plus. Posant immédiatement la question suivante à ses enfants réunis : “ Lequel d'entre vous a cueilli la courgette à laquelle j'avais pourtant interdit qu'on touche ? ” L'auteur du méfait répondit avec désinvolture et sans hésiter qu'il en avait reçu l'ordre de son frère aîné parce qu'il n'y avait rien d'autre à manger avec le manioc qu'elle leur avait laissé. La mère s'écria: “ Ah ! Moi qui avais interdit d'y toucher, et voilà ce que vous avez osé me faire aujourd'hui ! Allez-vous en, disparaissez d'ici, que je ne vous vois plus ! ”

        Ayant entendu cela l'aîné s'adressa à ses frères en ces termes : “ Puisque notre mère ne veut plus de nous, puisqu'elle ne nous aime plus, allons-nous en ! ” Ils partirent donc tous les neuf.

        Ils marchèrent longtemps avant d'arriver enfin à un endroit où se trouvait la hutte d'un vieux tireur de vin de palme, en fait un diable (****), qui avait laissé sécher dehors un paquet de fétiches. Ils s'assirent et ils eurent l'idée, à la vue du paquet qui leur semblait mal exposé, de le protéger contre la pluie, en le rentrant à l'abri. Ils craignaient que le propriétaire ne vint à les incriminer en les trouvant devant sa maison, si par hasard le paquet venait à se mouiller.

        De son côté le vieux avait tout vu de l'endroit où il se trouvait. Il accourut, feignant d'être surpris de voir les enfants, et les remercia même d'avoir mis son paquet à l'abri. On se salua et le vieux qui, de surcroît, était féticheur, leur demanda où ils allaient : “ Nous sommes, lui dirent-ils, à la recherche d'un féticheur car nous avons un problème à lui soumettre. ” Et les enfants d'ajouter : “ C'est un féticheur réputé que nous cherchons, qui soit capable d'exterminer les gens ! ” Ce à quoi le vieux répondit qu'ils pouvaient, là dessus, être rassurés, que ce n'était pas difficile à trouver et qu'on arrangerait çà le lendemain. Puis il accorda à ses hôtes une hospitalité exemplaire.

        Le lendemain matin, il remit aux enfants une statuette et leur transmit en même temps ses instructions. Il leur enjoignit de creuser un trou pour l'enterrer en arrivant au carrefour avant le village. Il leur apprit ensuite la chansonnette qu'ils devraient entonner en chœur. Les neuf enfants reprirent la route. Non loin de leur village se trouvait un carrefour. Ils s'y arrêtèrent, puis entreprirent d'exécuter les prescriptions du féticheur. Ils se mirent alors tous à chanter:

          “Hé courgette, hé courgette, hé courgette, hé

          Nous allons être exterminés par la courgette

          Hé courgette, hé courgette, hé courgette, hé

          Pourtant c'est bien peu de chose ce que nous avons mangé

          Hé courgette, hé courgette, hé courgette, héhé...

        Sur ces entrefaites l'aîné trébuche. Il tombe : mort ! Et voici le second qui succombe en chantant:

          “Hé courgette, hé courgette, hé courgette, hé

          Des frères sont morts, nous allons tous mourir “ Hé courgette, hé courgette, hé courgette, hé

          Pourtant ce n'est pas gros ce que nous avons mangé!

          Hé hé hé...”

        Ils tombent et meurent les uns après les autres. C'est au tour du troisième à expirer en chantant :

          “ Hé courgette, hé courgette, hé courgette, hé

          Nous allons tous mourir à cause de toi !

          Les frères aînés sont morts

          Et moi que vais-je devenir  ?

        Les survivants n'abandonnent point, et continuent toujours à chanter.

        Une femme du village, de passage au carrefour, découvre ce qui arrive et part en avertir la mère en train de préparer ses maniocs sans se faire beaucoup de souci au sujet de ses enfants. Elle lui lance : “ Mais tu es vraiment une femme sans pitié ! Au lieu de t'occuper de tes maniocs, tu ferais mieux d'aller voir tes garçons qui sont tous en train de mourir à l'entrée du village. C'est à peine s'il en reste deux  ! ”

        Dès qu'elle entend la nouvelle, la mère pousse un cri, puis court, court, court, court jusqu'au carrefour où, en arrivant, elle ne voit plus qu'un seul d'entre eux encore en vie. Elle fond en larmes tandis que la pitié l'étreint et se met immédiatement aussi à chanter la mélodie que ses enfants reprenaient en chœur, eux qui sont maintenant tous morts :

          “ Hé courgette, hé courgette, hé courgette, hé

          Mes enfants sont tous morts !

          Que faire désormais, héhé... ”

        Puis la mère succombe à son tour. Une autre villageoise venant également à passer est surprise par l'événement. Elle part en informer aussitôt le père qui accourt dès connaissance de la triste nouvelle. Il reprend en pleurant la même chanson. Lui non plus n'échappe point au sort qui frappe toute sa famille : il meurt comme ses enfants et sa femme. Ainsi s'achève cette histoire dont il faut tirer leçon de la conduite autoritaire d'une mère qui sacrifia ses enfants, son mari sans compter elle-même - ce qui fait en tout onze morts- pour une simple question de nourriture !

        Morale de l'histoire : une mère doit accepter que ses enfants profitent sans contrainte du fruit de son travail ! ”

      Ces deux contes offrent un remarquable exemple de l'habileté avec laquelle les sociétés sauvages, primitives ou traditionnelles cherchent à se défendre contre les changements trop brutaux. Proposés par une communauté de gens récemment convertis au christianisme, adhérant consciemment à la morale de leur nouvelle religion condamnant sans appel la polygamie ancestrale et valorisant la liberté individuelle du choix amoureux contre les contraintes d'antan déléguant cette élection aux instances familiales qui choisissent le conjoint en fonction de critères de groupe (1), il est piquant de voir combien ils se gaussent de ces valeurs étrangères, sources de désordre (2).

      La chanteuse (Ma Pauline) en exterminant rituellement une famille monogamique entière démontre par son chant qu’un tel modèle, importé par l’administration française et les missions chrétiennes n’est pas viable et ne mérite donc pas de survivre : il doit disparaître avec l’aide de tous les protagonistes qui vont d’ailleurs contribuer activement, presque joyeusement à la disparition pur et simple des fauteurs de troubles.

      L’internaute non au courant du contexte d’enregistrement de ce récit doit savoir qu’il s’agissait de gens récemment acquis au christianisme et que ce dernier portait une partie notoire de ses efforts vers la transformation de la famille polygamique traditionnelle ancestrale en famille monogamique telle que nous la connaissons chez nous.

      Ainsi voit-on comment le folklore, le mythe, le récit mélodié, chanté, dansé au son des tam tam vient à la rescousse de cette petite société africaine qui se défend becs et ongles contre la nouveauté. Il est tout aussi remarquable que cela surgisse spontanément des profondeurs de l’inconscient de la chanteuse convertie : en un tour de main elle ‘’exécute’’ le modèle importé, elle en fait long feu. Voilà comment fonctionne l’invariant. Un ensemble de puissants mécanismes agissent en sous-main pour que certaines choses ne changent pas.

      Dans la famille moderne il en est de même non point à l’aide du chant, du mythe ou du folklore mais du double ménétique induisant répétitions diverses, conservations variées défrayant nos chroniques familiales.

    (*) Traduction de Daniel N'DARI BOUKAKA TSONDE  et d’Elie SORLIN

    (**) Le manioc étant équivalent de notre pain, c'était laisser les enfants avec du pain sec.

    (***) Le terme employé ici est "lengé", sorte de petite courge poussant spontanément sur le tas d'ordures ménagères ou petit fumier domestique, généralement situé derrière la maison, issu principalement du balayage de celle-ci et de ses environs immédiats. Il peut être l'amorce d'un jardinet que la femme clôture sommairement pour le protéger des petits animaux domestiques en liberté. Outre le 'lengé", les gens du pays connaissent le "nsié", le "nsana", le "mulaba" et le "nkalu", courgettes ayant leurs propriétés culinaires et domestiques spécifiques : avec l'intérieur de "nsana", on fait des éponges de toilette, des hochets avec "lengé", des calebasses avec "mulaba", etc...

    (****) "mukuyu" dans le chant. Ce terme témoigne de l'ambivalence de la chanteuse à l'égard du féticheur dont la fonction sociale est le traitement des maux par les plantes médicinales et par la détection des individus malfaisants ou "sorciers".


      La lettre 20 nous permettra d’aborder pour la première fois la question du temps généalogique et de sa contribution originale au nouvel ordre familial.

    Le ménéticien (alias Elie Sorlin)  


      Nous tenons à la disposition des internautes intéressés un CD contenant l’enregistrement original des deux contes en langue soundi. Commander   

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