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    button7.gif   Lettre 72 : L’”effet parenté” 


     Pour le lecteur peu au fait de ce qu’est un ”génogramme” disons que ça ressemble de loin à un petit arbre généalogique, un genre de bonzaï, sur lequel on consigne bien sûr quelques dates de naissance, de mariage, de décès mais aussi toutes sortes de traumatismes et surtout des relations d’amour et de haine entre individus apparentés.

    Mon expérience, tirée de la contemplation de plusieurs centaines d’entre eux, m’avait peu à peu, au fil des ans, doté d’un sens aigu pour appréhender un curieux phénomène qui semblait assez régulièrement s’y produire : quand survenait une maladie, un accident, un passage à l’acte, on observait habituellement, peu de temps avant la production du   ”symptôme”, un changement significatif dans la vie du  groupe familial, perturbation liée à un événement généalogique comme par exemple une naissance, un mariage.

    Le génogramme, rappelons-le, n’est pas une généalogie mais un fragment sommairement esquissé de généalogie dans lequel le thérapeute, le clinicien consignent à leur façon tout ce qui les intéresse. La grande majorité des généalogistes amateurs ou professionnels ignorent d’ailleurs jusqu’au nom même de cet outil de collecte des données appartenant au champ de la clinique. Les anthropologues et les sociologues semblent aussi le méconnaître, à tort.

    J’avais à rencontrer par exemple une très jeune femme suicidaire multirécidiviste ayant attenté 5 ou 6 fois à ses jours. En désespoir de cause la famille, son mari avaient fini par la faire hospitaliser contre son gré. Lors d’entretiens individuels, j’en obtenais une multitude désordonnée de renseignements familiaux d’allure plutôt anodine. Ensemble chaotique d’émotions contradictoires, de gestations, de passages à l’acte don't je prenais la précaution d’en solliciter la datation chaque fois que l’état du patient le permettait. Je sacrifiais ainsi au premier temps, universel, celui du calendrier et des montres.

    Ensuite, à tête reposée, j’essayais de voir comment ça marchait. A partir du génogramme touffu de terrain je dressais trois colonnes. Dans celle de gauche j’inscrivais par ordre d’arrivée les événements généalogiques, les naissances pour ne m’en tenir ici qu’à elles seules.

    Dans la colonne du milieu je notais la date de l’événement. Et dans celle de droite je prenais grand soin d’enregistrer ce qui survenait à peu près simultanément : dans la situation présente les diverses  tentatives de suicide de la cliente en question. C’était alors clair et net, sans ambiguïté possible : dans son cas la grossesse d’une sœur coïncidait avec un geste catastrophique, paraissant mystérieusement contribuer à le déclencher et les tentatives suicidaires survenaient même chaque fois au troisième mois de gestation germaine.

    Ce travail stimulant avec mes patients avait le don de me renvoyer à mon passé. J’eus ainsi par exemple la surprise de découvrir que Jeanne, ma propre grand-mère maternelle, était décédée subitement d’embolie cérébrale moins de 16 jours après ma naissance, plongeant ma mère dans le plus grand désarroi.

    Comme nous avait conseillé de le faire l’un nos maîtres californiens, je courais sur le champ au chevet de mes parents, à l’époque encore de ce monde, pour en apprendre d’avantage  là dessus, questionnant notamment ma mère sur sa mère. Je fus stupéfait d’entendre de sa bouche d’observatrice privilégiée qu’à son troisième mois de grossesse et tandis qu’elle m’attendait, sa mère s’était mise à souffrir d’un mal mystérieux au point qu’on avait cru devoir l’opérer sans rien lui trouver d’ailleurs.

    Comment pouvez-vous soupçonner des choses pareilles quand votre mère ne vous a jamais entretenu de la perte prématurée de sa mère ? J’avais jusque là vécu comme si elle n’avait pour ainsi dire pas de mère.

    Cela est si vrai qu’à l’âge de 14 ans mon père qui venait d’acheter une petite camionnette Citroën, après avoir longtemps attendu son tour, eût un accident de voiture. Je me trouvais à l’arrière avec l’un de mes jeunes frères, ma mère à l’avant, assise à la droite du père, à la place du mort. Il faisait nuit. Nous allions sortir de Longecourt en Plaine éclairé. Un conducteur qui venait en face, sans doute ébloui, nous heurta. La voiture légère fit plusieurs tonneaux. Je retrouvai ma mère éjectée, couchée dans l’herbe grise du bord de route. La surprise de ma vie fût de l’entendre appeler ”maman”. Comment était-ce possible ? Déjà mère d’une douzaine d’enfants dont j’étais l’aîné, elle était toujours pour moi l’origine du monde. Cela me faisait drôle de la voir convoquer ainsi sa propre mère, grand-mère maternelle que je n’ai jamais connue. Finalement on s’en tira tous à peu près indemnes.

    Je passais ainsi de mes patients à mon histoire personnelle. Dans cet incessant va-et-vient j’appris peu à peu à regarder autrement la vie de famille, à en avoir une sorte de vision parallèle. L’ex  nouveau-né avait donc mystérieusement participé à la production d’un symptôme d’organicité chez sa grand-mère maternelle, tout comme les neveux qui s’annonçaient semblaient avoir chacun contribué chez ma jeune patiente à ses gestes suicidaires compulsifs et réitérés que les médecins mettaient jusque là au compte d’une dépression rassurante. Et cela juste au troisième mois de grossesse.

    C’est ainsi qu’insensiblement je fus amené à devoir envisager une forme d’ équivalence entre les tentatives de suicide de ma malade et ce dont avait souffert ma grand-mère (3). C’est ainsi que je commençai à chercher à mettre un peu d’ordre, à trouver un brin de logique dans cet univers familial ”impitoyable” pour reprendre une série américaine connue.

    J’allais constamment de la clinique à la normalité, de la famille de mes patients à ma propre famille, circulant librement entre les éléments de généalogie auxquels j’avais accès, m’attachant de moins en moins aux conditions infantiles de production des multiples symptômes psychiatriques auxquels j’étais quotidiennement confrontés. Je rêvais de les intégrer dans une vision plus générale. Ce qui m’intéressait c’était le fonctionnement caché de la famille moderne en général, des familles normales en particuliers et, de plus en plus anecdotiquement, des familles dites à problèmes ou considérées comme pathologiques du fait qu’y apparaît à certains moments de leur histoire un malade souffrant d’affection psychiatrique. Ce rôle d’agent secret me plaisait en me conférant une identité de surcroît.

    Peut-être cherchais-je aussi à me prémunir contre les risques de médicalisation excessive de la famille en transformant les symptômes que présentaient les patients en fortes réactions intimement liées à la violence inhérente aux événements généalogiques, en manifestations volcaniques d’un fonctionnement fondamentalement normal.

    J’entreprenais un voyage initiatique au pays des nouvelles familles, dont le but était la découverte de ses modes d’auto-organisation : travail d’anthropologue, inavoué pour mieux pouvoir s’infiltrer au cœur du dispositif tribal, sans éveiller le soupçon. Tandis que les grands ethnologues s’en vont aux confins du monde civilisé, jusqu’en Papouasie, et même chez les Baruya de Nouvelle Guinée, je me cantonnais au pourtour du prestigieux Puits de Moïse du centre de ma Chartreuse bien aimée. J’y avais dressé une tour de guet invisible.

    Une multitude d’observations concordantes me donnèrent à croire que dans la famille la plus ordinaire, la moins malade, lorsqu’allait s’y produire un événement généalogique tel qu’une naissance, un mariage, un décès, on pouvait s’attendre à y voir surgir, sous forme de coïncidences, de petites ou grandes catastrophes présentant deux points communs : probablement ne seraient-elles jamais liées ni imputées aux événements en question. Qui, jusqu’au jour du dévoilement, lia jamais à ma naissance la disparition brutale de Jeanne, ma grand-mère inconnue, les quatre tentatives successives de suicide au troisième mois de grossesse des quatre sœurs de la jeune hospitalisée ?

    On pouvait en outre les associer à ce que je finis par appeler des ”fluctuations du capital affectif” circulant à l’intérieur du groupe et rattachant fortement les uns aux autres les membres d’une même famille avec leurs objets domestiques. Le père d’une femme mourait subitement. Il n’était pas rare d’observer qu’elle allait bientôt perdre aussi un animal familier, son chien, curieusement écrasé par le car de ramassage scolaire de l’endroit où elle habitait. Puis on voyait une autre femme attendre un enfant et perdre également, au troisième mois de sa grossesse, son chat d’une tumeur. Je ne saurais vous dire le nombre de petits animaux que j’ai vus ainsi emportés tandis qu’allait mettre au monde leur maîtresse. Comme si ces êtres témoignaient ainsi d’une diminution de l’amour qu’on leur portait au bénéfice d’un nouveau venu dans la famille ou d’une amputation du ”capital affectif ” chez leurs maîtres venant de perdre, de leur côté, quelqu’un de cher. Moins riches, moins dotés, appauvris, leurs petits protégés faisant partie du circuit, dans le contrecoup le payaient alors de leur vie.

    De ce fait, bêtes, père, mère, grands parents, conjoint, frères et sœurs, se retrouvant soudain délestés, développaient en réaction à ces fluctuations du capital affectif en leur défaveur, une multitude de symptômes variés fonctionnant comme autant de stratégies ou cris d’alerte visant au recouvrement de la part d’amour perdue.

    Ce ”capital affectif” je le concevais analogue à nos capitaux boursiers. Chaque membre dans une famille disposait d’un compte, d’un avoir constitué de tous ceux qu’il aimait et dont il était aimé, en qui il plaçait, qui misaient en lui. Ce qu’on investissait ici on devait le prélever là tandis que la pensée commune est d’imaginer que l’amour est par nature infini. C’est vrai pour l’amour vertical, imaginal ou transcendant, mais ça ne se vérifie pas pour celui qui nous rattache fortement, le plus souvent à notre insu, les uns aux autres dans la famille.

    Avec l’aide d’un ami médecin, nous avions été jusqu’à mettre le phénomène en formules tirées d’une analogie avec les équations de masse en chimie. Elles portaient d’ailleurs son nom : ”formules ou équations d’ALLAERT” et nous permettaient de comprendre autrement un grand nombre d’événements familiaux en les intégrant dans des boucles de régulation connues en cybernétique sociale.

    J’étais devenu, au fil des ans, assez habile à repérer les moindres réactions aux événements généalogiques comme à les relier à divers mouvements affectifs. J’appelais cela l’ ”effet parenté” du fait qu’il s’agissait de réactions à des événements familiaux et ”capital affectif” l’un des comburants du moteur de la machine. Ce curieux effet, susceptible de revêtir de multiples formes et degrés d’ intensité, m’incitait alors à croire que je travaillais sur le temps inhérent à la généalogie puisqu’on pouvait le dater, l’inscrire dans un processus, dans un génogramme, avec soigneux relevé des antériorités comme des postériorités. L’art du génogramme et sa maîtrise relative me donnaient l’impression de disposer d’une sorte d’outil parfait pour mener à bien mon exploration des lieux : la famille et ses nouvelles parentés. Il me permettait de repérer non seulement des actions et des réactions, mais aussi leur utilité, leur fonction dans le groupe.

    En fait j’approchais du temps généalogique sans être encore véritablement tombé dessus, mobilisé par les événements qui cependant, je le comprendrai plus tard un peu mieux, le découpaient en tronçons capables de le mesurer mais n’en constituaient qu’une facette.

    Début septembre, vous découvrirez une nouvelle bonne feuille de la petite histoire de ce nouveau temps désigné par l’expression : « temps généalogique ». Elle s’intitulera : Docteur Pierre BOUR et son psychodrame

                                                                     Le ménéticien (alias Elie Sorlin)  


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