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      button7.gif   Lettre 75 : Ressaisissement


    Première campagne de travaux

     

    La nuit suivante je ne parvins pas vraiment à m’endormir paisiblement. M’arrivaient par moments, menaçant ma vie fragile, des flashs d’enfants fondant sur moi, sans crier gare, comme des obus de mortier. Ca me faisait sursauter et me réveillait, en sueur. C’était 14-18, Verdun, les tranchées.

    Au petit matin me vint tout à coup une idée rassérénante. Et si je constituais avec des amis, sur ce livre, un groupe de travail ?

    Sans m’accorder le moindre délai de réflexion je courus sur le champ à la librairie la plus proche, du côté d’une certaine rue de la Liberté, pour y acheter de mes propres deniers les quatre exemplaires encore en rayons.

    L’objectif n’était pas de se réunir pour discuter à fond perdu sur les aspects théoriques d’un ouvrage au contenu novateur, mais de s’emparer d’une partie du trésor de guerre qu’il recelait, de ses cinq grands génogrammes, pour les tourner et retourner sous toutes leurs coutures, à l’endroit puis à l’envers.

    En usant à leur propos d’une comparaison anatomique, je souhaitais qu’on leur fasse la peau, sans état d’âme, qu’on les étripe, les dissèque, les désosse pour qu’ils livrent tous leurs secrets, s’ils en avaient.

    Ou, si vous préférez la musique, je voulais qu’on les monte et les démonte et les remonte tel un pianiste qui fait ses gammes, inlassablement, jusqu’au jour où il vous sort, sans savoir comment, une mélodie inspirée.

    C’est tout cela que je voulais parvenir à faire avec mes amis dont j’avais le plus grand besoin pour affronter autrement ce si précieux matériel d’observation recueilli par un clinicien expérimenté, averti,

    contenant dates, âges, prénoms, histoires, correspondances temporelles inédites.

    J’avais besoin d'eux pour vérifier une fois, deux fois, ce qu’ils en disaient, refaire les comptages puis passer à la vitesse supérieure, calculer avec eux l’intégral des âges, de tous les âges de tous les

    membres apparentés impliqués dans un événements significatif, une union, une naissance, une maladie, un traumatisme, une séparation, un décès qui s’y trouvaient mentionnés ; pour effectuer des comparaisons, dénicher des correspondances ou des coïncidences qu’il avait déjà trouvées ou nouvelles.

    Nous nous réunissions tardivement, après nos journées de travail respectif pour ne pas empiéter sur le temps réglementaire que nous devions à l’institution, dans les profondeurs du ventre de l’hôpital redevenu silencieux, une fois couchés les cinq cents malades que contenait

    son enceinte rassurante et triplement close.

    Il arriva pourtant qu’un soir on entendit des cris terrifiants. Ce n’était pas du lieu de couchage des patients qu’ils provenaient mais d’un endroit improbable. La première fois on fit les braves en simulant

    un flegme très britannique. Mais quand cela se reproduisit en semaine suivante, nous dûmes nous rendre à l’évidence : c’était bien des cris provenant de l’étage du bâtiment abritant l’école d’infirmières psychiatriques, bien avant qu’elle ne disparaisse dans la révolution du diplôme unique. Rétrospectivement je les trouve prémonitoires.

    Notre groupe sortit pour se rapprocher de la chambre des tortures dont une grande fenêtre était allumée. On entendait aussi par intermittence des coups sourds. Pas la moindre ombre chinoise derrière la baie : Abou ghraïb ?

    L’un d’entre nous eût soudain la clé de l’énigme en faisant le lien entre coups assourdis et Californie d’où l’on importait à l’époque, c’était connu, diverses psychothérapies promettant la guérison. Il

    s’agissait, on l’apprit ensuite, d’un médecin profitant du lieu écarté pour y mener des séances de thérapie de groupe à la mode. Il avait empli la salle de matelas, encourageant ses clients à taper dessus en criant à pleins poumons afin d’ exhaler leurs émotions enfouies.

    Une partie de cette énergie dissipée ne se perdit point, migra contagieusement jusqu’à nous. Nous nous remîmes fiévreusement à nos génogrammes. Dans nos séances hebdomadaires de calculs et de comparaisons chacun avait sa série à réaliser. A la fin je recueillais l’ensemble des résultats puis passais le reste des temps libres de la semaine à les comparer avec ceux de Guir.

    Dès le troisième mois de ce travail hebdomadaire intense et foisonnant, je commençai à découvrir des coïncidences, correspondances ou réapparitions d’âges qu’il n’avait, semble-t-il, point aperçues lui-même. Elles témoignaient d’un phénomène qu’il ne soupçonnait sans doute pas, la fréquence relative de ce type de répétitions temporelles dans ses propres génogrammes. Ca n’était point aussi exceptionnel qu’il y paraissait de prime abord. Etait-ce lié à ces familles dans lesquelles se retrouvait

    une personne atteinte de maladie psychosomatique ou s’agissait-il d’une caractéristique plus générale et commune aux généalogies ?

    On pouvait aussi voir que le temps opérait de concert avec les nominations d’enfants, les appellations de conjoints, les dénominations géographiques et les divers traumatismes qu’on pouvait leur associer. Un homme était-il tué dès le début des hostilités, dès 1914 tandis que son fils avait six ans ?. Et l’on observait que les trois petits enfants du disparu prématuré portaient des prénoms en liaison sonore subtile avec la première guerre mondiale : on avait ainsi une ”Colette” évoquant la ”colè-re”, un Armand et un Fernand renvoyant phonétiquement à l’ennemi ”alle-mand” ; ce dernier se mariait

    à une ” Ir-ène ” renvoyant doublement à la colère et à la haine tandis que sa sœur Colette épousait un certain ”Freddy” renvoyant au cadavérique ”re-froidi”, Armand convolant quant à lui avec une Raymonde évoquant à nouveau (“Ray” - ou ”re”) à qui sait voir et entendre, la première guerre mondiale. Martine, l’arrière petite fille du disparu de 1914, portait un prénom prédestiné (Marty-re) ; elle tombait malade quand elle atteignait l’âge qu’avait son grand père quand il perdit précocement

    son père à l’âge de 6 ans. Etrangement l’auteur, fixé sur d’autres signifiants validant sa théorie

    sexuelle psychanalytique, les avait délaissés tandis qu’ils signalaient l’étonnante sémantique guerrière de ce temps chronologiquement et phonétiquement à l’œuvre dans le fragment généalogique qu’il avait lui-même recueilli.

    Nous n’eûmes bientôt plus rien de nouveau à extraire de ce précieux matériel clinique autant qu’anthropologique dont nous venions de tirer les premiers éléments de ce qui allait devenir un certain temps généalogique. Le groupe d’amis se dispersa comme il s’était formé. Il m’avait permis de faire le deuil d’espérer trouver un jour le moyen de prédire la date de mort des gens. Je jetai cette grandiose idée aux oubliettes puis commençai à m’orienter insensiblement du côté d’une exploration presque pure, désintéressée, formelle, abstraite de la généalogie comme système de comptage d’un temps à la fois personnel et familial, distinct du temps chronologique servant aux datations. Ce nouveau temps semblait étroitement lié au langage comme l’autre, le temps universel ne l’était pas.

    On pouvait, semble-t-il, assez facilement l’associer à des actions, des opérations, des réactions. Il donnait parfois lieu à d’étonnantes répétitions, à des coïncidences ou correspondances frappantes.

    Il avait à voir avec l’alliance, les mariages, le choix du conjoints en combinaison d’ailleurs, assez souvent, avec l’onomastique, la géographie et l’événementialité douloureuse, comme avec la naissance, la maladie et la mort. Certaines fois, le génogramme de Martine en témoignait, langage et temps se relayaient d’une génération à l’autre. C’était d’abord aux noms et prénoms qu’était dévolu le rôle d’évoquer le premier conflit mondial, les belligérants, l’ennemi, le lieu d’une grande bataille dans laquelle un ancêtre avait disparu, mais d’une façon le plus souvent énigmatique et sibylline, dans le désordre, par fragments de mots cassés. Puis c’était au tour du temps de fredonner sa chanson

    dans l’âge atteint par la petite Martine lorsqu’elle tombait malade. Quel temps ! Dans quelle aventure nous embarquait-il et vers quel continent se dirigeait-on !

    Il me fallait maintenant sortir du champ psychosomatique pour voir si l’univers de correspondances et de répétitions onomastiques et temporelles rencontrées se retrouvait dans d’autres fragments généalogiques.

    En décembre, vous découvrirez une nouvelle bonne feuille de la petite histoire de ce nouveau temps, désigné par l’expression : « temps généalogique ». Elle s’intitulera : Voyage en Helvétie.

                                                                     Le ménéticien (alias Elie Sorlin)  


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