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      button7.gif   Lettre 88 : Mariage de Freud et sphérologie (1) familiale


    En lettre 87 nous vous offrions un extrait de notre livre récemment paru : Généalogies ou la puissance du temps concernant le mariage de Sigmund Freud avec Martha, montrant comment certaines caractéristiques concernant l’écart d’âge entre les conjoints, le prénom de la mariée nous lançaient sur une piste peu fréquentée menant, par une voie détournée, jusqu’à un petit village de huttes perdu au sein d’une grande forêt vierge. Ce village imaginaire est peuplé de natifs indigènes avec de beaux dessins sur le corps, des plumes de toutes les couleurs et mille autres attributs qui les ornent, transformant chacun d’eux ainsi paré en un sujet de collection digne de notre prestigieux musée parisien du Quai Branly, en bord de Seine, non loin de la Tour Eiffel.

    Pour n’être point en reste, endossons de notre côté ne serait-ce qu’ un instant, le rôle du voyageur en mal d’ exotisme et de dépaysement. Décidons d’y solliciter l’hospitalité pour un séjour à durée indéterminée puisque ce village a la chance de pouvoir vivre encore hors du temps et même sans temps du tout (2), pour apprendre comment les gens y naissent, dorment, se réveillent,  s’y marient, procréent, discutent, cuisinent, travaillent, échangent, dansent, prient, chassent, pêchent, puis meurent. En commençant de façon désordonnée par un bout : la manière dont ils se marient entre eux ou avec leurs voisins plus ou moins éloignés, vous découvririez qu’ils ne le font pas tout à fait comme chez nous.

    Dans cette tribu « sauvage », « primitive » ou première, « pré moderne », emplumée, scarifiée, tatouée, bronzée, musclée, magnifique, le mariage s’y accomplit avec un luxe de précautions, de préparations, de détails bien supérieurs en complexité à tous les mariages que nous connaissons dans nos sociétés modernes et libérales, mises à part certaines unions princières fonctionnant comme les quelques organes témoins d’une période pré révolutionnaire disparue. Vous prendriez peu à peu conscience que, pour comprendre ce qui s’y passe au plan des noces et de tout ce qui les précède et conditionne leur heureuse réalisation, sans doute faudrait-il vous immerger dans la vie des autochtones pendant quelques mois voire plusieurs années ; en apprendre sans doute des rudiments de la langue. Vous tomberiez devant une façon de faire aux antipodes de ce que nous pratiquons chez nous puisque, chez eux, chacun s’y marie comme nos princes, à l’issue de longues tractations s’étalant sur des années, avec, en proportion de leur grande pauvreté, la mise en jeu de sommes d’argent, de biens, de prestations considérables.

    Peut-être au début penseriez-vous constater qu’en réalité ces femmes et ces hommes vivent tous dans une licence, un désordre indescriptible à l’instar des Tobriandais prétendument débridés (3) ou suspecteriez-vous qu’au contraire des règles strictes régissent leurs relations, leurs échanges mais pour observer aussitôt que, dans l’ombre, on ne cesse de les transgresser comme de se débrouiller habilement pour masquer ces incartades plus ou moins sévèrement condamnées au plan coutumier. Caché derrière tout cela vous trouveriez, en seconde instance, à condition de vous investir intensément que les hommes ne s’unissent point aux femmes aussi librement que chez nous, mais qu’un impressionnant ensemble de dispositions président aux unions et que ce village passe finalement une partie notable de son temps à faire fonctionner le dispositif ; ce qui en clair signifie que les indigènes passent leur vie ou presque à régler la question de la nuptialité, la manière de se marier, de se démarier ou de régler les problèmes inhérents à la vie conjugale par un ensemble généralement impressionnant de traditions.

    Il va sans dire qu’une telle découverte irait de paire avec celle des conditions nécessaires pour réaliser ces diverses opérations contribuant à la réalisation des mariages : productions de représentations liées à ces activités associables à des récits, des proverbes, des chants, des danses, des cérémonies, production de systèmes de transmission de ces règles d’une génération à l’autre et ce probablement sans école comme nous la connaissons, production d’une autorité reconnue garantissant le respect approximatif de ces mêmes règles et de systèmes de traitement de leurs transgressions occasionnelles, production enfin d’une politique et d’une diplomatie appropriée à traiter avec les autres villages de huttes disséminés dans cet océan végétal de cette affaire primordiale et d’un certain point de vue fondatrice : le mariage.

    Vous comprendrez  ainsi, par cette métaphore, à quel point l’alliance avec tout ce qui l’entoure en aval comme en amont constitue une grosse affaire dans ce type de société. Bref le rapport des hommes aux femmes se trouve être l’un des problèmes centraux d’un tel univers humain, d’une telle bulle pour user d’une image chère à l’un de nos grands philosophes européens : Peter Sloterdijk (4).

    Cette sphère analogue à une cellule vivante dotée de mécanismes immunitaires spécifiques : le village de huttes habitées se trouve être en réalité un assemblage de bulles (5) ressemblant à une écume puisqu’il se compose probablement de plusieurs familles agglutinées et qu’au cas où il n’y en aurait qu’une seule, elle ne tarderait pas un jour ou l’autre à se trouver confrontée par l’un des enfants en âge de se marier à devoir entrer en contact avec…une autre matrice familiale située à quelques encablures forestières!

    La question à poser peut dès lors être la suivante: comment se fait-il que chez nous ça ne se passe apparemment pas ainsi ? On sait que Sigmund Freud n’était ni emplumé ni tatoué. On sait aussi qu’il ne s’est pas marié sur un coup de tête et qu’il mit longtemps avant de se décider puisqu’il correspondit pendant près de cinq années avec sa fiancée, les jeunes gens s’étant préalablement échangés plusieurs milliers de lettres ferventes. Mais il choisit librement sa femme et son mariage n’obéit à aucune de ces innombrables règles qu’on observe à l’œuvre dans presque toutes les sociétés humaines pré-modernes (6) comme dans notre petit village au cœur de la forêt profonde. Lui et son épouse suivirent simplement leurs inclinations réciproques, leurs sentiments intimes puis s’unirent. Point final.

    L’anthropologue Philippe Descola occupant la chaire d’anthropologie de la nature au Collège de France est récemment parvenu à identifier quatre grandes manières pour l’humanité d’entrer en contact avec la nature, de la connaître et de s’organiser (7) qu’il qualifie respectivement d’animiste, totémique, analogique, puis… naturaliste ou « moderne ». C’est dire par-là que l’humanité dispose de quatre manières principales de connaître le monde, de l’organiser, de le construire, de tisser des liens et que notre façon de faire n’est que l’une d’entre ces quatre, la dernière-née, la plus récente et la moins éprouvée, c’est-à-dire la moins validée sur une longue durée !

    C’est dire aussi, ce que Philippe Descola n’exprime point, que du point de vue de la complexité il n’y aurait que deux façons humaines de se marier : l’une complexe et l’autre simple, élémentaire, l’une pré moderne et l’autre moderne, l’une « forestière »… et l’autre citadine pour user de notre imagerie enfantine, chacune générant une immense variété de modes d’expression.

    Nous postulons que les êtres humains à quelque ontologie qu’ils appartiennent, ont tous besoin pour se marier de s’organiser. Ceux qui relèvent d’une ontologie animiste, totémique ou analogique le font de façon sophistiquée au point que pour découvrir comment ils opèrent, il faut devenir anthropologue, passer du temps à vouloir percer l’énigme, en identifier les procédures.

    Tandis que chez nous c’est élémentaire : chacun fait comme il veut, quand il l’entend, avec qui il souhaite, homme ou femme ! Plus de règles ou du moins plus autant de règles aussi prégnantes et sophistiquées que chez les pré-modernes qui passent un temps considérable à aménager leurs unions.

    Se rend-t-on assez compte de l’économie d’énergie de cette façon réalisée si on la multiplie par le nombre d’individus ayant opté pour un tel système ? Quelle énergie libérée ainsi économisée ! On se trouve devant un bouleversement de la donne dans l’humanité si trois, quatre ou cinq milliards de personnes passent à un tel régime matrimonial allégé !

    Et bien, et ceci est la fin de cette lettre 88, nous allons tirer de ces différents constats des conséquences imprévues qui occuperont nos prochains courriers. La forêt, ses huttes, ses humains parés bien distincts, ses bulles ou sphères dont les membranes translucides laissent fugitivement entrevoir les mouvements des entités qui s’y nichent, nous continuerons d’en rendre compte d’une manière libérée comme notre propre société, notre ontologie, notre monde naturaliste nous l’autorisent et même nous y convient.

                                                               

      (1)   Référence à la trilogie Sphères I, II et III du philosophe allemand Peter Sloterdijk ; dans cette œuvre monumentale il y construit une « sphérologie » ou science des habitats ou communautés humaines. Il les considère comme autant de bulles dont la famille offre un bel exemple. Comme nous l’avons fait d’ailleurs dans Evénements familiaux et logique de destinée, Chap. VI, pp.97 et suiv. il enracine sa vision dans une longue analyse du récit biblique de la création de l’homme en Genèse : Sphères I, pp. 33 et suiv.

      (2) B.L. Whorf, Linguistique et anthropologie, Denoël, Paris, 1969. L’ouvrage débute par : « Un modèle amérindien de l’univers » où il y expose le cas des indiens Hopis dont la langue ne contient pas d’indicateurs de « temps ».

      (3)  Bronislaw Malinowski, La vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie, 1929. Payot, Paris, 2000, livre contesté, à certains égards dépassé.

      (4) Peter Sloterdijk, Bulles, Sphère 1, Fayard, 2002

      (5)   Voir à ce propos notre modèle de la famille en forme de grappe ou d’assemblage de bulles dans Généalogies ou la puissance du temps, pp. 31 et suiv.

      (6)  La modernité se définit actuellement par sa différence avec ce qui la précédée, la pré modernité ; on appelle cela le « grand partage » entre deux conceptions du monde. Paul Jorion, avant de s’engager dans une anthropologie de l’économie américaine en crise et tandis qu’il était un brillant élève de Lévi-Strauss, avait rédigé dans le Coq-Héron, revue psychanalytique confidentielle et dans les années 85, un savant article sur cette étrange caractéristiques matrimoniale des sociétés pré modernes prises dans leur totalité, savantes mathématiques à l’appui. Voir à ce propos son blog : www.pauljorion.com et l’excellent article actualisé de ce mois-ci (nov. 2010) qui lui est dédié dans wikipedia. Il fut un théoricien génial de l’algèbre de la parenté, en mettant notamment au point le P-graphe en 1981 et tandis qu’il enseigne à Cambridge.

      (7) Philippe Descola, occupant la chaire d’anthropologie de la nature au Collège de France, approfondit la partition modernité/pré modernité en distinguant trois manières différentes d’être pré moderne dans son livre majeur : Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris, 2005. Ces trois façons d’être au monde équivalent à trois schèmes cognitifs aboutissant à la construction de trois univers différents mais ayant des points communs les différenciant de notre manière moderne d’être dans le même monde et de le voir.

             Le ménéticien (alias Elie Sorlin)        


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