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      button7.gif   Lettre 89 : Mariage de Freud, temps généalogique et flèche du temps (I)


    Dans la lettre 88 nous nous sommes séparés tandis que nous nous trouvions au cœur d’une grande forêt, hébergés dans un petit village exotique, hors du temps, sans temps même. On nous y avait  généreusement accueillis et nous ne nous étions pas privés de regarder comment les gens y vivaient ensemble, s’entendaient, s’aimaient et  finissaient par se marier. Nous y avions découvert une complexité inattendue dans leurs manières de faire nécessitant de se déguiser en anthropologue pour en démêler l’écheveau.

    De retour chez nous, c’est-à-dire dans une certaine forme de réalité familière, à tête reposée, nous avions soudain pris conscience que nos manières de se marier étaient vraiment plus simples pour ne pas dire « élémentaires » au regard de ce que nous avions cru observer là-bas. Et de là nous avions conclu expéditivement que l’humanité toute entière se partageait sans doute en deux camps, deux moitiés, l’une peuplée de gens qui se mariaient de manière sophistiquée, l’autre qui n’entendait pas les choses de la même oreille, abandonnant la conclusion de cette affaire à la gouverne de chacun.

    Cela aboutissait à se dire que ces deux moitiés du monde étaient inégalement composées : la première recouvrant l’entière l’humanité pré moderne partagée entre trois ontologies (1) dont, selon nous, l’un des points communs n’était autre que cette manière compliquée de concevoir le rapport des hommes aux femmes et réciproquement ; la seconde d’instauration plus récente et d’implantation extensive et conquérante recouvrait ce qu’on appelle l’ontologie moderne, moderniste ou naturaliste (2).

    Nous avions commencé à voir que ces deux moitiés de monde étaient nécessairement liées, chacune, à une organisation spécifique censée produire ce type de nuptialité. Celle occupée par les gens ayant opté pour la manière compliquée, coûteuse devait obligatoirement mettre en place des dispositifs à la hauteur de leurs idéaux et de leurs exigences peu négociables. Ils devaient s’investir corps et âmes pour produire sans cesse un ensemble de rapports très particulier entre hommes et femmes assorti d’un arsenal de règles auxquelles ensuite les communautés allaient devoir obéir au doigt et à l’œil comme un seul homme, une seule femme ou un seul enfant sans trop faillir sous peine de tomber sous le couperet de sanctions diverses. Ils devaient aussi mettre en place des autorités pour faire appliquer ces lois. Ils devaient enfin convoquer toutes les ressources de leurs religions, quelqu’elles soient d’ailleurs, pour arriver à ces fins.

    Mais la moitié de monde (celui justement que nous occupons vous et moi) de ce point de vue « anarchique », libérale ou libérée, plus simple, plus élémentaire, moins coûteuse en lois comme en règles, la moitié moderne devait aussi mettre en place des dispositifs susceptibles de garantir la liberté maximale des individus, le caractère allégé de la nuptialité, fondement du pacte au nom duquel on s’entend, on s’accorde. Bref elle devait aussi produire un effort pour se purifier constamment des risques de contamination par l’autre moitié que représente assez bien pour l’occidental horrifié les épouvantails iraniens, afghans, talibans ou autres avec leurs mises en scènes de stricts rapports entre sexes issues de traditions vénérées, avec aussi leurs lapidateurs embusqués.

    Ce que nous voulons faire ici reconnaître c’est la liaison de la nuptialité avec l’organisation sociale, la culture, la religion et le politique. Dans cette vision manichéenne et tranchée nous découvrions soudainement un monde réparti en deux moitiés antagonistes, l’une peuplée de gens ayant mis en place depuis la nuit des temps des organisations finalement dédiées à aménager le rapport des hommes aux femmes et réciproquement, l’autre s’employant constamment à développer un système d’émancipation des uns et des autres par rapport à l’organisation sociale, culturelle, religieuse et finalement politique, à découpler les individus de leurs organisations d’appartenance ou du moins à assouplir la rigidité des connections qui les y reliaient.

    Parti de notre forêt lointaine, puis de retour au pays, nous découvrions étonné que le village de pacotille noyé dans cette jungle digne de notre touchant douanier Rousseau n’était rien moins que la métaphore d’un hémisphère tout entier de l’humanité d’autrefois mais aussi contemporaine pour la simple raison suivante : l’autre hémisphère auquel nous appartenions, dont nous relevions, moderne et libérale pour ne pas dire libéré des règles ancestrales gouvernant le vaste champ de la nuptialité tout entière, constituait une redoutable menace pour son homologue.

    Il risquait en effet de mettre en péril l’organisation ancestrale d’aménagement du rapport des hommes aux femmes et réciproquement avec tout l’appareillage d’objets matériels et immatériels attenant. De la même manière qu’après guerre nous eûmes pendant près d’un demi siècle une division du monde en deux blocs, deux manières de concevoir l’organisation et l’économie, nous sommes maintenant devant une difficulté similaire : l’affrontement de deux façons d’envisager les rapports de genre masculin et féminin, l’une complexe et sophistiquée faisant appel à toutes les ressources disponibles, l’autre plus simple, plus élémentaire, libérale et libérée, et donc de ce point de vue plus économique.

    La première moitié nous pensions initialement qu’elle irait s’amenuisant, pour progressivement disparaître, la jaugeant à l’aune du minuscule village de huttes noyées dans son océan végétal (3). C’était oublier avec grande légèreté que cet hémisphère provenait d’ un long passé humain qu’occupait les trois quarts de l’humanité, c’est-à-dire l’humanité rassemblée des trois schèmes ontologiques de Philippe Descola. C’était aussi perdre de vue la longue passion des femmes et des hommes pour lentement édifier, au fil des millénaires, ce que nos anthropologues appellent les systèmes de parenté avec les « millions » d’institutions attenantes fonctionnant comme autant de moyens de confectionner bulles, sphères, cellules, niches ou matrices sécuritaires analogues aux entrailles de nos innombrables mères humaines (4).

    Dans l’hémisphère humain fondé sur une nuptialité moins simple, nombreux sont ceux qui, actuellement, considèrent comme un désastre ce qu’accomplit l’autre moitié qui, de son point de vue, déconstruit. Ils y constatent avec effroi l’effondrement des autorités ancestralement établies, la contestation des institutions, la remise en question des grands récits fondateurs sacralisés, le tout fonctionnant telle une constitution inavouée scellant un pacte d’entente par défaut.

    Devant ce trou noir organisationnel risquant d’avaler tout ce qui passe sur ses bords se produit alors la réaction inattendue d’un retour aux fondamentaux de l’ordre ancien qu’incarnent les divers fondamentalismes. L’homme de tradition les convoque à l’horizon du trou noir que notre modernité représente. Il tente ainsi de pallier aux risques d’engloutissement de son ordre ancien.

    Et le temps généalogique dans tout cela, direz-vous ? C’est précisément l’un des temps multiples présidant au nouvel ordre en marche dans l’hémisphère libéré. C’est le temps d’un demi monde nuptialement allégé, aux amours aériennes, fluctuantes et découplées en apparence de toute organisation ancestrale. Voyez comment l’autre hémisphère s’agite, affolé devant ce qui arrive : la modernité dans sa version avancée, progressiste, conquérante.

    Le temps généalogique tel que nous tentons de le cerner, de l’illustrer dans Généalogies ou la puissance du temps cest celui de nos bulles familiales respectives confrontées à l’abandon des règles ancestrales d’organisation politique des familles humaines. Ces bulles battent tels des organismes dotés de systèmes protecteurs s’activant de manière originale dans un environnement politique inédit, récent.

    De manière très ethnographique, abstraite, formelle, Généalogies ou la puissance du temps montre comment elles s’y prennent pour fonctionner malgré tout, en dépit d’une absence de normes religieuses, sociales ou politiques, en dépit du découplage. Pour l’expliciter, l’illustrer nous sommes partis de quelques généalogies dont celle de S. Freud bien connue ; nous les avons transformées de telle sorte qu’y transparaisse épisodiquement, furtivement comment, avec bien d’autres acteurs, le temps s’y prenait pour organiser alliances, naissances, décès.

    Exprimé autrement, nous avons fait apparaître dans ces fragments généalogiques assez précisément étudiés, comment l’ancienne organisation pré moderne dont nous provenions, celle-là même qui tend à se perpétuer dans l’ hémisphère antagoniste, continuait d’y respirer, d’y laisser traces, signatures, reliques.

    Ces vestiges témoignaient de la manière dont une organisation d’un monde en voie de disparition passait d’un régime de fonctionnement à un autre, d’un ancien monde à un nouveau contre l’émergence duquel s’élevait défensivement l’autre bloc antagoniste aux abois.

    Dans nos prochaines lettres nous poursuivrons notre commentaire sur ce pan de modernité (la nuptialité),  qui fait l’une de nos étrangetés par rapport aux pré modernes et assimilés, quand bien même ces derniers disposeraient-ils d’une panoplie d’oripeaux techniques capables de leur conférer un air de sapins enguirlandés. Nous composons quant à nous une grande bulle légère, aérienne, fragile. Nous montrerons  qu’elle s’envole doucement dans une certaine direction, poussée par le vent de l’histoire et que ce mouvement qui l’ emporte  est tout à fait transformable en une nouvelle  flèche du temps.

    Elle nous fera reprendre espoir et confiance dans notre modernité menacée (5) mais riche de promesses, en y découvrant soudain un trésor à disposition de qui voudra bien en tirer parti.

       Le ménéticien (alias Elie Sorlin)  

       

        (1) Philippe Descola, l’un des chefs de fil de l’anthropologie de la nature, fait dériver toutes les sociétés connues de quatre schèmes cognitifs ou manières de voir le monde qu’il appelle respectivement totémique, analogique, animiste et naturaliste ou moderne. Ces quatre modes de reconnaissance débouchent sur quatre univers humains au sein de chacun desquels se déploient de multiples versions déclinant la formule de monde concernée. L’une des constantes observables dans les trois premiers mondes humains c’est, selon nous, la manière sophistiquée de s’y marier, la prodigieuse ingéniosité des formules matrimoniales qui n’a qu’un égal dans le quatrième univers (le nôtre) : l’ingéniosité scientifique et technique !

        (2) Nous considérons Bruno Latour comme l’autre chef de fil (L’impressionnante liste de ses distinctions universitaires en témoigne ), celui du courant savant explorant le quatrième monde ou quatrième ontologie de P. Descola. Tandis que ce dernier conçut la répartition quadripartite des univers humains connus, passés et présents, et qu’il maîtrise bien les trois premiers (le monde totémique, analogique et animiste), B. Latour est le théoricien principal du quatrième monde : l’ontologie naturaliste ou moderne, notre monde technicisé. Anthropologie de la nature et sociologie nouvelle de l’acteur-réseau forment alors un ensemble épistémologiquement cohérent, complémentaire.

        (3) On a pensé longtemps que la pré modernité céderait naturellement le pas à la modernité sous la pression éducative de la rationalité et que le rapport libéré des hommes aux femmes suivrait automatiquement son cours. C’était méconnaître les enjeux politiques d’une telle évolution des rapports de genre, sans doute analogues dans leurs implications aux rapports de maîtres à esclaves, de colons à colonisés etc…

        (4) A nouveau référence à l’œuvre magistrale du philosophe allemand Peter Sloterdijk, Sphères I, II, III déjà citée.

        (5) La modernité est diversement menaçée :  d’abord de manière structurelle, pragmatique et interne ; voir à ce sujet de Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes, Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, Paris, 1991 ( l’homme moderne finit par douter de tout). Ensuite par la menace antagoniste et défensive de ceux qui perçoivent en elle un danger d’effondrement de ce qui constituait leur propre niche, bulle ou sphère. Enfin de manière épistémologique et interne par le désenchantement postmoderniste aboutissant à l’effondrement du réel et de sa valeur : l’homme moderne ne croit plus en rien. On comprend dans ces conditions le danger que peut représenter la modernité/postmodernité pour l’homme contemporain en quête de sens et d’espoirs, avec les risques de replis défensifs/régressifs fonctionnant tels des réflexes instinctifs de survie.

                  


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