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        button7.gif   Lettre 92 : Temps généalogique : petite suite à la nouvelle flèche du temps…(IV)


    A l’instar du philosophe allemand Peter Sloterdijk dont l’œuvre tente de redessiner la carte de l’évolution humaine à partir du néolithique, mais à moindre échelle toutefois, nous tentons de redessiner une portion de la petite famille moderne et libérale ; elle fonctionne au plan matrimonial en particulier de manière plus élémentaire que dans les sociétés familiales autres ou précédentes dont témoignent l’anthropologie savante comme certains fondamentalismes contemporains proposant des rapports hommes/femmes assez contraignants.

    P. Sloterdijk ne s’intéresse pas au temps dont il a, dit-il, philosophiquement une overdose (1) ni même à la sphère matrimoniale pas plus qu’aux rapports entre les genres masculin et féminin tandis qu’au contraire, n’étant point philosophe ni temporellement « overdosé », nous avons été à même de nous y intéresser pour aborder autrement la famille moderne, notamment à partir de sa généalogie.

    Cette dernière (famille et/ou généalogie) nous la concevons comme un assemblage ordonné de bulles interconnectées (2). Chacune de ces dernières ressemble à un organisme vivant ou plutôt aux cellules dont il se compose représentant  les familles nucléaires formées d’un couple et de ses enfants. Elles sont dotées d’une immunité au sens où l’entend Sloterdijk, de mécanismes plus ou moins élaborés pour assurer la construction de sa paroi protectrice, de ses frontières à concevoir comme une membrane servant à maints échanges nourriciers.

    Le temps y va jouer un rôle qu’il n’endossait point avant dans les sociétés sans temps aussi compté que chez nous. Dans le contexte de la modernité ces bulles familiales sont fragilisées puisqu’elles ne peuvent plus comme auparavant compter sur la pression du milieu externe pour les tenir en équilibrant à peu près celles des forces centrifuges internes. Et l’on constate cependant qu’elles tiennent grosso modo envers et contre tout. La petite famille moderne a la vie dure. Elle impose souvent aussi une vie à certains égards difficile à ses membres, notamment aux enfants dont on voit par exemple qu’un peu plus de 800.000 d’entre eux n’ont actuellement pratiquement pas de pères dans un pays comme la France, attentif en principe aux droits des personnes, avec tout ce que cela génère de souffrance sociale, de violences et d’inconduites jusque dans la moindre de nos écoles de banlieues.

    Maintes fois on en annonça la mort, crachant sur la tombe des ancêtres, ce que l’humanité avait peu souvent vu. Bref en « ontologie naturaliste » comme P. Descola ou B. Latour désignent la modernité, la petite famille moderne et libérale se trouve massivement déconnectée d’une organisation politique interne comme le donnent à voir à profusion les autres sociétés humaines. Dit autrement la libéralisation des comportements ressemble à une anarchie qui nous plaît et dont, pour rien au monde, nous ne voudrions nous voir privés.

    Si d’aventure vous allez à la Comédie Française assister à la représentation de la pièce classique de Molière : Le Médecin malgré lui, vous y verrez un mari, Sganarelle, vilipendé par sa femme Martine qui cherche par tous moyens à se libérer de son joug. On dira qu’il n’a que ce qu’il mérite, après tout, lorsqu’on sait qu’il termine la scène 2 de l’Acte I par cette réflexion humoristique : « …cinq ou six coups de bâtons, entre gens qui s’aiment, ne font que ragaillardir l’affection. »

    Cette petite révolution de palais consistant en un stratagème grâce auquel une épouse tend à faire battre son mari qui la battait précédemment et donc à rééquilibrer les pouvoirs domestiques va se coupler habilement à une seconde histoire de libération des mœurs. En effet les deux compères auxquels Martine va avoir recours pour mener à bien son dessein sont au service d’un certain Géronte fort ennuyé de ne pouvoir marier sa fille Lucinde.

    Cette dernière en effet est devenue récemment mutique et cela tombe mal puisque le mari pressenti, agréé par la famille, imposé, n’est plus aussi chaud pour finaliser l’union, célébrer le mariage ajourné. Géronte est donc en recherche d’un médecin charismatique, capable de faire que sa fille Lucinde recouvre sa voix pour la marier au plus vite à un homme patrimonialement convenable pour la famille.

    On apprend alors que le symptôme dont souffre la jeune femme est un montage, un chantage pour faire pression sur le despotisme du père, afin d’ empêcher justement la conclusion d’une alliance dont Lucinde, amoureuse d’un autre homme, un certain Léandre, ne veut point.

    La pièce se résout dans un happy end : la supercherie se dévoile tandis que l’amoureux transi déclare sa flamme tout en apprenant au futur beau-père qu’il vient de toucher le jackpot, l’héritage d’un oncle; désormais richement doté, l’accès à Lucinde est ouvert, la course gagnée.

    On voit donc dans cette pièce un double mouvement de libération amoureuse qui ne cessera au fil des siècles suivants d’aller s’amplifiant pour aboutir aux amours modernes découplés désormais de l’organisation politique interne de la famille, de la tutelle des parents, des pères notamment. Ces derniers d’ailleurs dans un pays comme la France perdent la plupart du temps presque tout pouvoir sur leur progéniture en cas de séparation, de divorce, le système juridique favorisant le processus dans l’indifférence quasi générale du pays entier, ce qui suggère qu’une force puissante est en jeu qui fait évoluer les choses en ce sens. On peut donc associer modernisation à libéralisation comme à déconnexion du fonctionnement familial interne autant que du fonctionnement interfamilial (une union comme une séparation impliquant en général deux familles) de l’organisation proprement politique.

    Qu’est-ce qui dès lors va pallier à la défaillance organique issue de l’abandon en chemin des règles organisant les sociétés familiales d’antan ? Qu’est-ce qui va faire que malgré ce délaissement, on constate la persistance des familles quand bien même un certain nombre d’entre elles puissent être plus ou moins en souffrance, en détresse notamment en cas d’éclatement ?

    Spatialement les bulles familiales suivent assurément leurs trajectoires envers et contre tout. Nos jeunes se marient sans se référer à quiconque, pas plus à dieu qu’aux ancêtres, qu’à leurs aînés et pourtant ça marche. Ils parviennent malgré tout à construire leurs couples, fonder leur propre famille, voire la défendre avec becs et ongles contre vents et marées ; ils s’identifient, savent à peu près se reconnaître entre membres apparentés, parviennent à enterrer leurs morts qu’ils iront une fois l’an fleurir s’ils y pensent. Il n’y a plus de règles comme avant et pourtant on ne se trouve pas devant un no man’s land, une friche. Qu’est-ce qui fait que ça fonctionne malgré tout, qu’un homme, une femme puissent se marier cinq, six ou sept fois de suite ? C’est un peu comme si on retirait d’une voiture son moteur qui la fait tourner et qu’on observe, médusé, qu’elle continue pourtant d’avancer.

    La petite famille moderne et libérale par rapport à celle de notre village de huttes au sein de la jungle évoqué dans nos lettres précédentes est tout autant quoique plus aisément discernable. Nous sommes donc devant une énigme que ne saurait expliquer le fait que nous ayons développé une législation familiale complexe pour une part bien inappliquée : quel est par exemple le parent « aliéné » victime (homme ou femme) qui parvient par exemple à faire reconnaître ses droits dans un cas de « syndrome d’aliénation parentale » (3) : aucun à ce jour et à notre connaissance. Ce qui montre par défaut la puissance du droit à faire régner l’injustice pour qu’elle se déploie dans certaines directions évolutives, non dans d’autres dans une perspective de sauvagerie darwinienne sans nom.

    La législation encadrant la famille ne la produit pas ; elle l’encadre plutôt mal, à posteriori et n’est pour rien dans sa genèse interne et sa perpétuation. Divers systèmes révolutionnaires ont cherché à inventer de nouveaux modèles familiaux proprement artificiels ; mais ça n’a pas vraiment marché. Répétons notre question : qu’est-ce qui produit la famille, la bulle familiale dans une ontologie naturaliste, dans la modernité ? Ou qu’est-ce qui la fait fonctionner ?

    Selon nous c’est aussi le temps généalogique qui, le cas échéant, pallie aux défaillances de l’organisation ancestrale progressivement abandonnée comme en témoigne la littérature et le reste. C’est lui qui assiste les individus souverains sans royaume et délaissés à élire leurs princes et reines, mais en toute méconnaissance de ce qui arrive.

    Certains diront qu’il y faut une main invisible tirant les ficelles. Soutenons que cette main de l’ombre c’est, en partie du moins, le temps généalogique orientant les individus les uns vers les autres et qui fait aussi qu’ils tiennent compte efficacement, économiquement, sans trop s’en douter de mille indices en provenance de leurs deux  généalogies en lice (4). Mais pourquoi et comment le temps généalogique ferait-il cela ? Sans doute par le « psi » dont nous reparlerons ultérieurement.

    Il convient que les prétendants parviennent à se reconnaîtrez comme socio-compatibles par un équivalent de plumage, scarifications diverses, tatouages variés, ornementations, qu’ils portent en quelque sorte des indications attractives susceptibles de mettre sur la bonne piste et de la baliser, les familles modernes ne se chargeant plus de ce type de tâches comme ce fût autrefois le cas. Et pour être mutuellement reconnaissables dans une perspective résolument immunitaire de compatibilité il faut qu’ils détiennent des caractères similaires, des traits les rendant chacun moins étranges ou moins étranger, moins martien si l’on est humain.

    Le mécanisme doit être masqué, furtif, brouillé, de faible visibilité sans quoi, éventé, cela compliquerait sa tâche diplomatique d’entremetteur doté de GPS : dépossédés, les individus pourraient se rebéller et reprendre le pouvoir sur les automatismes du temps, du système ou de la nature.

    Enfin la bulle/cellule organique a besoin de préparer l’avenir ; de la même manière qu’elle s’ingénie à assimiler l’étranger pour qu’il devînt son allié et s’intègre dans la structure vivante, de la même façon elle doit penser à l’enfant à venir. Lorsqu’il arrive c’est un étranger qu’il faut préalablement investir et donc adopter pour qu’il survive. Peter Sloterdijk l’explicite à merveille dans l’une de ses trois Sphères. Sans adoption préalable pas de survie du nouveau-né : c’est aussi clair et net que cela. Mais pour multiplier les chances de réussite de cette adoption inconditionnelle et préalable, il convient de travailler en amont, dès le choix des futurs géniteurs pour que l’enfant qui en proviendra puisse s’enchâsser ou s’inscrire sans trop de problèmes dans les deux généalogies, celle du père comme celle de la mère.

    De la même manière lorsque l’enfant va naître, le moment auquel doit survenir l’évènement est une nouveauté analogue à un étranger à assimiler, intégrer, accueillir, accepter, ce moment étant ici pour la circonstance transformé en une entité à part entière, un existant d’une nature particulière, inédite. Il faut donc que ce moment soit reconnaissable en tant que moment par la structure. Et c’est là qu’intervient encore le temps généalogique (5).

    Enfin quand vient le moment de mourir, c’est-à-dire de changer d’état, de statut tout en demeurant dans l’organisme, dans la bulle, il convient de le faire à un moment non quelconque pour mourir « régulièrement » au plan temporel (6).

    Le temps généalogique assiste de toute part la structure pour qu’elle fonctionne sans règles ancestrales, malgré tout, comme en pilotage automatisé, ce qui nous fait dire que le temps généalogique équivaut d’une certaine manière aux règles ancestrales puisqu’il y pallie et s’y substitue efficacement.

    En lettre 93 nous parviendrons enfin à conclure au vu de tout cela dans quelle direction nous emmène le nouveau temps. En d’autres termes encore la lettre 93 devrait réussir peut-être à nous indiquer où s’en va la nouvelle flèche du temps.

                                                                      

      (1) Sloterdijk P., Bulles, Sphères I, Paris, Hachette, 2003

      (2) Ibid.

      (3) Voir sur Wikipedia « Syndrome d’aliénation parentale » de l’américain Gardner

      (4) Celle de l’homme, celle de la femme

      (5) Revoir à ce propos « Généalogies ou la puissance du temps » déjà cité, ouvrage entièrement dédié à un tel moment.

      (6) Ibid. dans le glossaire l’expression « Régularité ménétique »

                                                                                            Le ménéticien (alias Elie Sorlin)


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